Cyborg gentleman

vendredi 9 décembre 2016


Non, le nouvel album de Nekfeu n’aurait pas dû s’appeler « Cyborg » mais bien « Nekketsu ».


Vendredi dernier, contre toute attente presque 6 mois après la sortie de Destins Liés avec le S-Crew, Nekfeu a sorti son deuxième album solo : Cyborg. Un album surprise, sans promo, sans clip (bien que je pense que le rappeur est revenu de ses récents séjours au Japon avec quelques images…), qui a battu cette semaine tous les records sur les plateformes de streaming puisque de toute façon, il n’y avait que là qu’on pouvait l’écouter et décrypter ses mots.

Bien qu’un Cyborg correspond à l’image d’un humain « amélioré » grâce à des greffes mécaniques, cet album est davantage l’œuvre d’un gentleman que d’un individu à prothèse. Cet album s’inscrit davantage dans l’œuvre du nekketsu et de sa signification dans l’univers des mangas où on retrouve ces héros défendant l’honneur et des valeurs d’amitiés ainsi que de dépassement de soi propres à ce que nous démontre cet album. L’amitié, le vécu, la reconnaissance pour les frères, la famille qui l’a épaulé tout du long avec courage et fierté sont les thèmes qui reviennent dans cet album riche en featuring. On est légèrement moins dans cet aspect « égo trip - début de carrière et montée en puissance star system » qu’on avait retrouvé dans Egérie ou bien Princesse sur le précédent album. On dénonce toujours beaucoup de chose sur cet album mais on dénonce plus société que célébrité. Dans Cyborg, Nekfeu est un gentleman. Un gentleman pas forcément pour ces dames mais pour la musique. Démonstration.

Tout d’abord, si on s’intéresse au gentleman du 19ème siècle, alors celui-ci est quelqu’un qui ne fait jamais de tort à autrui et qui cherche à ôter les obstacles qui s’opposent au plaisir de ceux qui l’entourent. Allez comprendre ici que le gentleman est généreux comme l’est Nekfeu au travers des featurings qui resplendissent dans cet opus. Il met en valeur ses « frères » mais pas sous forme de featuring. Ce ne sont pas seulement quelques mots posés mais bien des couplets, égaux, avec autant d’expression pour chacun. Ce n’est finalement pas Nekfeu et quelqu’un comme on l’entend souvent dire pour décrire le S-Crew, c’est un tout. Ainsi sur que ce soit sur « Saturne » avec Sneazzy et S. Pri Noir, dans « Le regard des gens » avec Nemir, 2zer et Mekra ou encore dans « Besoin de sens » avec Framal et Jazzy Bazz, pas de différence. Chacun de ces trois titres auraient pu se retrouver sur l’album d’un des contributeurs sans qu’on se dise que quelqu’un a plus la parole qu’un autre. Il y a une générosité dans la parole, chacun pose ses mots et c’est là, la richesse du rap.


Un gentleman est quelqu’un qui n’est pas ennuyeux. Une semaine plus tard, je ne me suis toujours pas lassée ni ennuyée de cet album que j’essaye de décrypter avec ma faible connaissance de ce genre musical. Il est intéressant de retrouver les mêmes expressions que sur l’album « Feu » comme cette façon d’utiliser des métaphores autour de la nature en évoquant les montagnes, le sable, les dunes. Il y a aussi le fait d’intercepter ces punchlines qui font référence à d’autres titres comme le « Clap clap, c’est le bruit de mon public qui m’applaudit » dans Squa. Enfin, on s’intéresse à décrypter la manière d’écriture de l’artiste, quelles figures de style il aime reprendre avec un goût précieux pour les répétitions. A chaque écoute, un nouveau mot, une nouvelle tournure nous interpelle parce qu’il faut bien avouer que je suis pas la reine du verlan et autres mots que comprend mon frère mais pas moi et parce que je ne connais pas toutes les références littéraires / actus de société ou plus globalement culturelles auxquelles ils se réfèrent. Cela va plus loin qu’un texte, pour comprendre il faut accepter de faire pause et dépasser le cadre du « je répète un rythme entraînant sans le comprendre ».


Un gentleman se comporte avec un ennemi comme s’il devait un jour devenir son ami. Une personne intègre, proche de ses valeurs et qui fédère son message. Alors en effet, on n'en apprend pas davantage sur Nekfeu, le personnage et ses revendications mais il joue sur les mots, appuie son message et le fait qu'il reste fidèle à lui même est un symbole. Après avoir dénoncé ceux qui regardaient ses concerts à travers leur smartphone, dans « Réalité Augmentée » il dénonce à nouveau ce monde connecté et virtuel où dans la course aux likes certains deviennent stupides. Il ne croit toujours pas en nos politiques corrompus, ni dans ces flics qui maintenant le reconnaissent et soutient ce en quoi il croit, ces faits de société comme en s'engageant pour Adama Traoré au travers de « Esquimaux ». Néanmoins, on sent qu'on a passé un cap. Il rebondit sur les histoires précédentes avec un peu de profondeur. Après avoir parlé de sa soeur et de sa mère, place à son père. Il se dévoile davantage en parlant de cette relation pudique et pourtant si forte qu'ont deux hommes qui ne trouvent pas les mots dans « Nekketsu ». Entre le Nekfeu de Feu et le Nekfeu de Cyborg, il n'y a pas grand chose qui ont changé dans le message. Dans les mots oui et dans la musique aussi, moins synthés, moins expérimentales, plus basique et aux sonorités simples mais appuyées.


Enfin, quand on parle de gentleman on ne peut pas s'empêcher de penser à cette relation passionnelle qui peut se conjuguer au féminin. La nouveauté de cet album se retrouve dans ces tonalités féminines qui apportent douceur, fraîcheur et sensibilité. Dans le rap, la femme n'est pas souvent valorisée du moins tant que ce n'est pas la « bonne ». La femme est une michto, une groupie, une chienne... Et j'en passe. Au travers de l'apparition de Clara Luciani dans « Avant Tu Riais » ou bien de Crystal Jay dans « Nekketsu », il y a comme une ouverture au public féminin. Même si à mon sens leur apparition n'est pas aussi significative que la place que prennent ses potes dans les autres morceaux, il y a un clin d'oeil. Nekfeu ne proposera jamais un titre comme Soprano l'a fait avec Marina Kaye mais ces deux propositions sont plaisantes, pas oppressantes et apportent une autre légèreté aux mots.

Cet album est encore plus abouti que le précédent, plus riches en mots, varié dans les tonalités et aux synthés toujours électriques pour coller à la dimension science-fiction qui gravite autour de son univers.  Même si on peut discuter mes critères de gentleman et démonter ma théorie avec un contre-exemple digne des meilleures explications mathématiques (oui d'accord, j'ai choisi les situations qui étaient le mieux adaptée à ce que je voulais dire), on peut rajouter un point de générosité avec la sortie de l'album en physique ce jour puisque grâce au code unique présent sur chaque album, des cadeaux sont en jeu. Pour comprendre, achetez Cyborg en physique !


Du coup, gentleman ou pas gentleman ?


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